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C02. Callie .pdf


Original filename: C02. Callie.pdf
Author: Thomas

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CALLIE

Je ne dors pas.
L’incertitude d’avoir ouvert les yeux était passée par la tête de Callie, tant les ténèbres qui
baignaient la chambre étaient profondes. Petit à petit, commençait cependant à lui revenir l’usage
de ses sens. Et les légers ronflements de Will à ses côtés ne laissaient maintenant que peu de place
au doute. De ce qui venait de la tirer du sommeil, en revanche, pas la moindre trace.
Elle retint sa respiration et tendit l’oreille. De l’extérieur, lui parvint le souffle du vent qui
jouait avec la vitre branlante de leur fenêtre. Mais il était une réalité avec laquelle on apprenait
rapidement à vivre au sein de la ville basse, et son rugissement avait cessé d’incommoder ses nuits
depuis longtemps.
Un cauchemar m’aurait réveillée? Callie ne se rappelait toutefois pas avoir rêvé… et à
quatorze ans passés, les monstres ne peuplaient guère plus ses rêves. Ou peut-être un bruit, dehors?
Le vague souvenir d’une explosion lui revint. À moins que la brume dans laquelle baignait son
cerveau ne lui jouât des tours?
Une seule façon d’en avoir le cœur net.
Elle quitta à regret la chaleur de son lit et, affrontant le froid de l’hiver, marcha jusqu’à sa
fenêtre. Derrière la crasse des vitres du bloc voisin se tenaient les silhouettes grises de plusieurs
résidents, qui fouillaient les rues du regard. Ce n’était pas un rêve, réalisa-t-elle alors. Eux aussi ont
entendu quelque chose.
Callie plaqua son visage contre le carreau et scruta les ténèbres. Le couvre-feu avait été
déclaré depuis des heures maintenant, et plus rien ne bougeait dans le désert de béton. Elle chercha
la lueur d’un incendie dans l’étendue des baraquements, prêta l’oreille afin de discerner le cri d’une
alarme dans le sifflement du vent… mais tout demeurait calme. Seules clignotaient, tout là-haut, les
milliers de lumières dont se couvrait la Plaque.
Elle s’apprêtait à retourner s’emmitoufler dans ses couvertures lorsque ses yeux vinrent
buter sur l’esquisse des enceintes de la ville. Se pourrait-il que le bruit en provienne? Et la chair de
poule se mit à lui courir sur la peau.

11

Les muscles tendus et les paupières plissées afin de tenter de percer les ténèbres, Callie se fit
très attentive. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine, et les battements semblaient ne cesser
de s’accélérer à mesure que lui revenaient les rumeurs qu’on racontait sur les taudis qui s’étendaient
au-delà.
Là-bas, lui avait-on appris, les gens disposaient de moins de morale que des bêtes sauvages.
On disait l’endroit être le repère de la pire engeance qui puisse exister. Des voleurs, des violeurs et
des meurtriers… des barbares sans foi ni loi, qui n’avaient plus d’humain que l’apparence. Le père y
forniquait avec sa fille, les nouveaux-nés non désirés y étaient jetés aux immondices, les plus faibles
s’y faisaient trancher la gorge, et tous s’administraient les drogues qui peu à peu noircissaient les
âmes et réduisaient les cerveaux en bouillie.
Les remparts marquaient la fin de la civilisation. Au-delà se pressaient les royaumes de la
folie et de la mort. Les remparts, songea Callie dans un nouveau frisson, sont tout ce qui nous
préserve d’eux.
“Cal?”
Elle se tourna, et ses yeux croisèrent ceux de Will. Assis au milieu du grand lit, il l’observait,
les paupières lourdes de sommeil. Un sourire passa sur le visage de Callie. Il me ressemble tant…
songea-t-elle. De six ans son cadet, son petit frère et elle avaient ainsi tous deux hérité du père ses
cheveux de jais ondulés et ses yeux noirs au regard si triste. De la mère leur venaient en revanche le
nez court et la bouche aux lèvres trop fines, qui donnaient l’impression de tirer la moue en
permanence.
“J’ai fait un mauvais rêve,” lui souffla-t-elle. Elle le rejoignit dans le confort des couvertures
et lui posa un baiser sur le front. “Ce n’est rien, rendors-toi.”
Will ne se fit pas prier davantage, et les ronflements reprirent rapidement. Callie, elle, ne fut
pas aussi prompte à retrouver le sommeil. Les yeux fixés sur le plafond, l’origine du bruit continuait
de l’obséder.
“Ils en ont encore abattu un aux portes de la ville,” lui apprit Hailey le lendemain sur le
chemin de la fabrique. Elle le tenait de Sheri, qui elle-même le tenait de sa sœur, qui connaissait une
amie dans le lit de laquelle un patrouilleur avait pour habitude de se glisser après son service. “Il
paraît,” ajouta-t-elle dans un clin d’œil, “qu’elle a pas son pareil quand il s’agit de faire vider son sac à
un homme.”
“Ça veut dire quoi vider son sac?” demanda Will.
Hailey lui tira la langue et secoua la tête, envoyant valser ses couettes blondes. “T’es trop
jeune pour comprendre, moustique.”
“Je suis pas un moustique!” répliqua Will, la mine boudeuse. Mais seul le rire d’Hailey
accueillit ses protestations.
Tout l’amuse, songea Callie. L’existence n’était pour elle qu’une longue succession de
plaisanteries… et plus risible que toutes les autres était la menace des taudis. Et quoi là de plus
normal? La vie souriait à Hailey… la moindre des choses, après tout, qu’elle lui souriât en retour.
12

Des yeux verts rieurs, un petit nez parsemé de petites tâches de son mignonnes et des lèvres
au rose pâle… Hailey possédait un sourire à faire fondre les cœurs. Et les formes qui avaient
récemment commencé à poindre sous le tissu de ses vêtements lui valaient maintenant le regard
appuyé des hommes sur son passage.
Munie de pareils atouts, elle aurait tôt fait de se voir offrir une nouvelle vie sur la Plaque. Et
que lui importerait dès lors la menace des taudis?
Tout autour de Callie, les blocs vomissaient leurs flots de résidents, à mesure qu’elles
s’avançaient sur la route. Les traits des plus âgés étaient tirés mais, parmi les jeunes, tout n’était que
sourires et chamailleries. Pas un ne semblait concerné par l’événement de la veille et, l’espace d’un
instant, Callie se sentit un peu stupide de laisser les taudis la tourmenter autant. Peut-être Hailey estelle dans le vrai? essaya-t-elle de se convaincre. Peut-être n’y a-t-il là finalement que sujet à rire?
Entre temps, June avait rejoint Hailey, et toutes deux discutaient maintenant gaiement, loin
des soucis qui rongeaient Callie. Laisse tomber, s’intima-t-elle. Ressasser le sujet n’était que peine
perdue et ne parviendrait qu’à lui attirer leurs railleries. Mais des dizaines de questions lui brûlaient
cependant encore les lèvres, et la curiosité finit par l’emporter sur la raison. “Qu’est-ce qu’il voulait?”
demanda-t-elle à mi-mots.
Hailey dressa un sourcil. “Qui ça?”
“Celui qu’ils ont abattu aux portes de la ville.”
“De l’argent, de la nourriture… qu’on mette fin à sa misérable vie.” Elle haussa les épaules.
“Va-t’en deviner avec eux.”
“Il était armé?” voulut encore savoir Callie.
June se mit à pouffer. “Te voilà effrayée par un sac d’os maintenant?”
D’un blond plus sombre que ceux d’Hailey, les cheveux de June étaient noués en couettes,
eux aussi. Et une couche de rose couvrait ses lèvres que le froid lui avait gercées. Elle essayait de
copier Hailey, comme toujours, de son apparence jusqu’à sa façon de parler… mais quelque chose
dénotait, comme toujours. Peut-être était-ce son nez un rien trop crochu, ses yeux un rien trop
éloignés, ou encore ses joues un rien trop pleines? Callie n’était certaine que d’une chose; peu
importait la ferveur qu’elle y mettait, June ne parvenait jamais au final qu’à faire figure de pâle copie.
“Un seul n’est rien,” lui accorda-t-elle. “Mais qui sait combien ils sont à grouiller là dehors?”
“Des loqueteux n’ayant plus que la peau sur les os,” répliqua l’autre. “J’en viendrai à les
craindre le jour où ils seront insensibles aux balles et capables de voler dans les airs. D’ici là, les
remparts et les patrouilleurs suffiront à les dissuader de nous approcher de trop près.”
Callie aurait dû tenir sa langue, elle le savait… mais les mots sortirent néanmoins. “Les quatre
derniers en date ne semblaient pas partager ton avis.”
“Grand bien leur en a fait,” intervint Hailey. “Ils ont tous quatre terminé en bouillie.” Et làdessus, elles éclatèrent de rire.

13

Callie ne s’en formalisa pas. Elle enviait leur insouciance et leur tranquillité. Que ne pouvaitelle s’en gausser, elle aussi… mais rien n’y faisait; les taudis lui occupaient l’esprit et lui rongeaient sa
bonne humeur. Rien que des loqueteux n’ayant plus que la peau sur les os, se raisonna-t-elle. Mais
n’ayant plus rien à perdre, n’en étaient-ils pas dès lors que plus dangereux?
Les sacs d’os s’étaient montrés plus téméraires que jamais au cours des dernières semaines.
Toujours leur entreprise s’était-elle vue recevoir la mort pour seule récompense, mais toujours
pourtant en survenait-il de nouveau pour tenter leur chance. Et si l’un d’entre eux réussissait
finalement à passer? songea-t-elle. Et si toutes ces tentatives ne visaient qu’à découvrir une faille
dans les défenses de la ville, avant de lancer une attaque à notre encontre?
Elle en était là de ses réflexions lorsqu’une rumeur se leva derrière elle. “Place!” cria
quelqu’un, et leur groupe n’avait pas sitôt dégagé la route qu’un convoi de Pacificateurs y déboulait.
Les squales du Capitaine Killian, songea-t-elle en regardant les fourgons blindés défiler devant elle à
toute allure.
Dans son dos, Will vint s’agripper à son manteau et y fourrer son visage.
“Ils reviennent d’un raid,” fit remarquer June.
Les blindages s’ornaient de la gueule des bêtes dont ils tiraient leur nom. En plusieurs
endroits, la peinture s’effritait là où les balles avaient ricoché contre l’acier. Accrochés à l’arrière de
certains des véhicules, des drapeaux claquaient au vent sur leur passage, comme autant de témoins
des victoires précédemment emportées sur les clans des taudis.
Le dernier des Pacificateurs tourna finalement au coin de la rue, et des dizaines de filles et
garçons de leur groupe se lancèrent aussitôt à leur suite dans un désordre de cris et de rires.
“Venez!” fit Hailey. “Allons les saluer à leur sortie.” Et là-dessus, elle démarra en trombe à
son tour, talonnée par June.
Callie voulut les suivre lorsqu’elle réalisa que Will ne l’avait pas lâchée. Il lui jeta un regard de
supplique, dans lequel les larmes menaçaient de se mettre à couler. “Je reviens,” lui promit-elle. “Je
n’en ai pas pour long.” Elle lui déposa un baiser sur le front et, avant qu’il n’ait eu le temps de
protester davantage, se lança à la poursuite de ses amies dans les rues de la ville.
Pauvre Will, songea-t-elle avec une pointe de remords. Les squales l’effrayaient à lui en filer
des cauchemars la nuit. “J’ai encore rêvé d’eux,” lui disait-il à tous les coups, les larmes ruisselant le
long de ses joues. “J’ai encore rêvé qu’ils vous prenaient et vous emmenaient loin de moi.”
“Rien qu’un mauvais rêve,” lui assurait-elle alors dans un chuchotement. “Je serai là pour toi,
toujours.” Et elle le berçait dans ses bras jusqu’à ce qu’il se rendorme, épuisé d’avoir trop pleuré.
Les squales étaient portés aux nues par tous au sein de la ville basse, mais ils ne faisaient
figure que de monstres au travers des yeux de ses huit ans. Et quoi de plus étonnant, après tout?
Elles étaient à frémir, les histoires qui circulaient à propos de Damon Killian et de ses hommes.

14

Surnommé la Mort Blanche durant la guerre, on attribuait au Capitaine seul plus de quatre
cents victimes dans les rangs ennemis. La plupart d’entre elles passées au fil de son épée, si l’on en
croyait les rumeurs. Et que dire des quatre qui lui faisaient office de Lieutenants?
Fedor Krasinski, dont on prétendait qu’un visage ravagé par la guerre se cachait sous le
bandeau qui le lui couvrait de moitié? Tyron Bloom, réputé pour avoir tué une manticore des Terres
Brûlées armé de sa seule lame? Gustavo Toledo, qui n’était autre que le frère de l’Écarlate, Ernesto
Toledo? Ou encore l’homme au masque immaculé dont les rumeurs les plus folles circulaient quant à
la véritable identité?
De temps à autre, les patrouilleurs se plaisaient à raconter à celles qui partageaient leur
couche les histoires que les squales leur transmettaient entre deux raids. Combien de fois s’était-elle
ainsi vue conter par l’une ou l’autre le déroulement de la bataille des Trois Jours? Combien de fois
encore avait-elle entendu la manière dont ils avaient abattu l’Auguste avant d’en traîner le corps
sanguinolent à travers les taudis?
Le récit du gigantesque brasier qu’ils avaient déclenché afin de déloger le Passeur de son
trou? Callie en connaissait les moindres détails. La manière dont Luis Mercurio avait à l’aide de ses
seules mains de métal dévissé la tête d’un pyrite? Le visage qu’avait tiré Sinok l’Infâme lorsqu’un
Pacificateur avait défoncé les murs de sa bâtisse pour y faire irruption? Les maraudeurs qui avaient
déposé les armes et trempé leurs pantalons lorsqu’ils avaient eu vent de l’approche des squales?
Tout cela ne représentait que quelques unes des nombreuses histoires que Callie s’était vue conter à
des dizaines de reprises et auxquelles, toujours, elle prêtait l’oreille dans un mélange de frayeur et de
fascination.
Will avait raison, les squales n’étaient rien de plus que des monstres. Nos monstres. Qui nous
gardent de ceux qui se tapissent dans le noir au-delà des remparts. La pensée lui remit du baume au
cœur et lui fit presser le pas.
Lorsqu’elle déboucha sur la caserne, un petit attroupement s’était déjà formé autour du
grillage qui en encerclait la cour. Du mioche aux garçons et filles de son âge, tous essayaient d’attirer
sur eux l’attention des squales à grand renfort de signes et de cris. Tant et si bien que Callie dut
batailler ferme afin de parvenir à se frayer un chemin jusqu’auprès de ses amies.
“Tu vois?” lui fit Hailey après qu’elle l’eut rejoint. “On aura rien à craindre, tant qu’ils se
dresseront face aux taudis.”
Rien à craindre, oui… Les mots sonnaient tellement justes, maintenant. Et aussi simplement
que ça, les doutes commencèrent à se dissiper.
Dans la cour, les soldats avaient commencé à émerger des véhicules. Noirs étaient leurs
uniformes, noires les armes automatiques qui leur barraient le dos, et noirs jusqu’aux regards dans
les visages durs et froids.
Ça et là, le tissu se tendait sous l’effet des prothèses mécaniques qui venaient remplacer les
membres de ceux qui avaient été estropiés sur le front autrefois. Ils sont l’acier même, songea Callie,
dans leurs esprits et jusque dans leurs corps. La pensée acheva de la soulager, et elle s’autorisa un
sourire.

15

Mais le troisième Pacificateur ouvrit ses portes, et le sourire s’effrita. Torse nu et soutenu par
deux de ses frères d’armes, l’un des squales en émergea, la poitrine enveloppée dans d’épais
bandages qui partout se maculaient de rouge. Son visage n’était plus, lui, qu’un masque de douleur.
“Rien qu’une égratignure,” commenta un garçon. “Ces gars-là sont increvables.” Les autres y
allèrent de leurs murmures d’approbation et de leurs propres éloges. Callie, elle, demeurait
silencieuse.
Ses certitudes venaient de s’effondrer. Les squales n’étaient pas les monstres invincibles
qu’elle s’était figurée. Il en était là dehors qui ne les craignaient pas. Il en était là dehors qui leur
faisaient face et renvoyaient les coups. Et une nouvelle évidence la frappa alors. S’ils peuvent saigner,
songea-t-elle dans un frisson, ils peuvent tout aussi bien être tués.
Et les paroles qui l’avaient réconfortée l’instant d’avant prirent soudain l’apparence d’une
menace. Tant qu’ils se dresseront face aux taudis, avait dit Hailey. Mais qu’adviendrait-il alors s’ils en
venaient à tomber?

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