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C03. Connor .pdf



Original filename: C03. Connor.pdf
Author: Thomas

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CONNOR

Rapides et brutaux. Les squales se montraient à la hauteur de leur nom.
Connor était attablé dans un rade, occupé à plumer deux pyrites aux cartes en compagnie de
Dayton, lorsque les véhicules blindés avaient surgi du Vieux Atell et foncé droit sur le sanctuaire de la
Penna. Neuf, en avait-il dénombré. Tout un escadron.
Les soldats n’avaient pas lancé le moindre avertissement, pas plus qu’ils n’avaient fait état de
la moindre demande. Sitôt débarqués, les mitrailleuses des Pacificateurs s’étaient mises à tourner,
déchiquetant le bâtiment dans un tonnerre de ferraille, de briques broyées et de vitres brisées. En
guise de résistance étaient apparus les canons de quelques fusils aux fenêtres du premier étage. Mais
le blindage des véhicules était épais, et la volée de balles qu’ils avaient essuyée en retour avait eu tôt
fait de les réduire au silence.
Les chargeurs vidés, une vingtaine de squales s’était alors infiltrée au sein du bâtiment, pour
n’en ressortir que quelques instants plus tard. Et aussi rapidement qu’ils étaient survenus, les soldats
avaient disparu, ne laissant derrière eux que le chaos de leur passage.
Les rues s’étaient d’abord faites très silencieuses. Peu à peu, émergaient toutefois
timidement les résidents des bâtisses de fortune alentour, qui se rassemblèrent jusqu’à former une
foule compacte. Connor fourra les billets gagnés au jeu dans sa poche et se joignit à eux, flanqué par
Dayton.
“Maudits,” murmurait en athasien un vieux au front tavelé. “Ces lieux sont maudits, et nous
avec.”
Une femme cracha au sol, les poings serrés. “Ils paieront,” lui promit-elle. “C’est Elo’kh luimême qu’ils viennent d’offenser. Dans le feu et dans le sang, ils paieront.”
Le sanctuaire était en ruines. Si ses murs étaient de pierre épaisse, c’étaient toutefois de
vieilles poutres en bois qui venaient en consolider les piliers de soutènement et assuraient à l’édifice
sa stabilité. Les tirs des mitrailleuses les avaient si bien rongés qu’au bout du compte l’un d’eux avait
fini par lâcher, laissant s’effondrer sous son propre poids tout un pan du bâtiment. Des nuages de
poussière en sortaient de toutes parts.
“Là!” lança soudain un garçon.
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Une silhouette sombre émergea des décombres. Un homme, qui traînait la jambe et dont le
bras formait un angle bizarre au niveau du coude. Sang et crasse lui couvraient le visage, si bien que
Connor fut incapable de deviner ses origines. Lorsqu’il aperçut la foule, ses yeux s’écarquillèrent, et
ce fut toutefois en athasien qu’il se mit à gueuler avant de s’effondrer.
Le vieux au front tavelé bredouilla une prière. Les autres se contentèrent d’échanger des
regards incrédules, ne sachant trop comment réagir. Puis, un noir au crâne rasé s’avança finalement.
Un peu hésitant au départ, il se mit à accélérer, jusqu’à courir enfin carrément en direction de la
grande porte du sanctuaire. Un autre grommela un juron, avant de l’imiter à son tour, suivi d’un
autre, et d’un autre encore. La foule de spectateurs eut ainsi tôt fait de se transformer en cohue, au
sein de laquelle chacun bataillait pour se trouver le premier à l’intérieur de l’édifice en ruines.
Dayton fronça les sourcils, l’air sévère dessinant un peu plus les rides du visage de ses
cinquante ans. “Il leur a dit quoi?”
Connor renifla. “Que les squales viennent de tuer Nero.”
Les sourcils se froncèrent davantage. “Le Seigneur Nero?”
“J’en connais pas d’autre.”
“Si loin de chez lui?” fit encore Dayton. “Je demande à y voir pour y croire.”
L’information ne manquait pas de laisser Connor sceptique, lui aussi. Des lustres que Nero
n’avait plus posé les pieds en dehors de sa Citadelle, d’où il gouvernait les territoires de la Nuée
Ardente par l’entremise de ses hommes et de l’impitoyable Sora. Qu’il se décide à la quitter
constituait déjà une nouvelle peu aisée à avaler… Mais qu’il ne s’y résigne qu’afin de venir se terrer
dans ce trou à merde de la Penna? Foutaises, probablement.
Et pourtant… Quoi qu’aient pu chercher à dégommer les squales ici justifiait le déploiement
de tout un escadron et l’emploi de l’artillerie lourde, quitte à zigouiller du rab au passage. Le goût de
la rouille vint agresser les papilles de Connor. Un goût amer et familier. Le goût du sang et des
emmerdes à venir.
Il parcourut du regard les quelques badauds demeurés en retrait. Un couple de vieillards
secoués par la tremblotte, une bonne femme dont le bébé tendait le ventre sous les vêtements, un
infirme à la jambe de bois, et un athasien d’une dizaine d’années aux robes rouges délavées des
disciples d’Elo’kh. “Gamin,” l’accosta-t-il dans sa langue. “Tu connais plus discret que cette grande
porte pour sortir du sanctuaire?”
L’autre se mordit la lèvre. Après un bref moment d’hésitation, il finit par acquiescer d’un
signe de tête.
“Bien,” fit Connor. De sa poche, il tira un billet qu’il lui flanqua devant le nez. “Conduis-moi
jusque Nero et il est à toi.”
L’air du sanctuaire était saturé de poussière, de cris et de l’odeur des hommes et des bêtes.
La grande salle, qui autrefois servait à accueillir la prière, s’infestait aujourd’hui des campements de
fortune de ceux qui y avaient élu domicile. Partout les corps jonchaient le sol. Immobiles pour la

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plupart, il en demeurait toutefois certains qui avaient survécu à l’attaque et qui n’avaient de cesse de
gueuler à l’aide ou à la miséricorde. Les pilleurs se faufilaient parmi eux et se disputaient leurs
maigres possessions à grands cris sans leur accorder la moindre attention.
Le gosse leur fit longer les murs jusqu’à parvenir à une énorme fontaine de laquelle surgissait
une eau brunâtre à l’odeur fétide. Des statues à l’effigie des déesses siamoises Siloë et Hanaë qui
l’ornaient autrefois ne demeuraient plus que les socles de marbre. En lieu et place avaient été
tracées à la craie des représentations du dieu athasien à deux têtes Elo’kh.
Là, le gamin se tourna dans leur direction et leur indiqua un étroit corridor sur leur gauche.
“Nero s’y trouve?” lui demanda Connor. Ce à quoi l’autre acquiesça de nouveau. “Tiens-toi à l’une
des fenêtres,” fit-il à Dayton. “Que du vilain monde se présente devant le sanctuaire, et tu files m’en
avertir.”
Le petit couloir avait été épargné par les tirs de mitrailleuses. Le gosse le parcourut à grandes
enjambées et conduisit Connor jusqu’à une porte de bois massif, qui portait des traces d’explosion
sur ses restes défoncés.
À l’intérieur les attendaient les restes d’un véritable carnage. Une bonne douzaine de corps
sanglants et à moitié calcinés y gisaient pêle-mêle. Des gamins, pour la plupart, dont l’âge ne devait
pas dépasser les seize ans. Les bras et les visages s’ornaient des tatouages et des bandanas à la
flamme noire de la Nuée Ardente. Ceux-ci appartenaient à Nero, réalisa alors Connor. Et le goût de la
rouille lui emplit de nouveau la bouche jusqu’à lui en donner la nausée.
Les locustes avaient eu l’occasion de renvoyer les coups. Partout les douilles jonchaient le sol
autour des corps mutilés et criblés de balles, comme autant de témoins de l’intense bataille qui s’y
était déroulée. De leurs armes, cependant, plus aucune trace. Connor enjamba les corps et s’avança
dans la pièce.
Dans un coin d’ombre, un homme fixait sur lui ses prunelles vides. Il trônait nonchalamment
sur sa chaise, baignant dans le sang qui sortait de toutes parts de sa poitrine trouée. Les cheveux
noirs lui courant jusqu’aux épaules et le teint olive, ses joues émaciées laissaient deviner les os par
endroits et le corps malingre flottait partout dans la bure de laine blanche. Une couronne en fer lui
ceignait le front, sur laquelle avaient été grossièrement gravées les représentations d’une multitude
de divinités. Là se distinguaient les siamoises. Là, les dieux palméens à têtes de lion, de gazelle et
d’éléphant. Là encore le maître du vent Elo’kh, la déesse hapi aux huit bras et le dieu guerrier
targhon à la face baignée d’ombre. D’autres dieux encore se disputaient le maigre espace par
dizaines, mais si certains lui étaient vaguement familiers, Connor aurait toutefois été bien en peine
de les reconnaître tous.
“Nero?” interrogea-t-il. Ce à quoi le gamin acquiesça de nouveau.
Nero… se répéta-t-il, ne parvenant pas à détacher ses yeux du fantôme d’homme qui se
tenait devant lui. Était-ce donc vraiment lui? Était-ce donc ce à quoi était censé ressembler l’homme
le plus redouté des taudis? Était-ce là celui à qui l’on attribuait la mise à mort de plusieurs centaines
de personnes de par-delà l’ensemble des territoires? Était-ce là le plus influent des Grands Frères du
Triangle de Fer?

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On disait de Nero qu’il était vénéré comme la véritable incarnation des dieux par ses
hommes. Qu’au-delà de leur obéissance, c’était un véritable culte que les locustes de sa Nuée
Ardente lui vouaient. Où était donc maintenant passé le mythe? Où se cachait la légende? L’Ardent,
le Grand Seigneur, le Roi des Ombres… et peu importait de quel autre titre on le régalait encore. En
définitive, Nero n’avait été rien de plus qu’un homme.
“Connor.” Dans le chambranle de la porte se tenait Dayton, le visage livide. “On a de la
compagnie.”
Depuis le vitrail de la grande salle, Connor jeta un œil au-dehors. Une quinzaine de locustes
de la Nuée Ardente venaient de débarquer, prenant la main dans le sac deux des pilleurs, qui se
tenaient maintenant devant eux à genoux. Rapides, songea Connor qui ne s’était pas attendu à les
voir débarquer aussi tôt. Un grand basané aboya un ordre dans une langue qui lui était inconnue, et
les pilleurs furent abattus sans autre forme de procès.
“La sortie discrète,” fit-il en se tournant vers le gosse, “c’est le moment de nous la montrer.”
L’autre les conduisit par-delà la fontaine et leur fit prendre une trappe, qui mena sur un
escalier de pierre. Ils en avaient descendu la moitié lorsque, dans le sanctuaire, se mit à éclater la
panique parmi les pilleurs. Leurs cris les accompagnèrent un moment, avant de s’amenuiser peu à
peu, à mesure qu’ils poursuivirent leur progression.
Au bas des marches, ils passèrent une lourde porte en chêne et débouchèrent sur une vaste
salle dont la lueur des néons accrochés aux murs perçait faiblement l’obscurité. Dans un coin
s’amoncelaient les débris des statues en ruine des siamoises. Derrière elles, deux pompes électriques
vrombissaient, desquelles émergaient un chaos de tuyaux de toutes sortes et de toutes tailles, qui
zigzaguaient et disparaissaient, à l’autre bout de la pièce, dans les ténèbres d’un tunnel.
Le gamin s’y dirigeait lorsque Connor lui enjoignit d’attendre. “Dayton,” fit-il en agrippant la
tête en pierre de l’aveugle Siloë, “besoin de tes bras ici.”
L’autre le considéra, les sourcils froncés. “Tu veux barrer la porte?”
Dans sa voix se lisait l’aversion, mais Connor n’en avait cure. “C’est par les entrailles des
taudis qu’on prend le large,” lâcha-t-il. “Envie de tenter le risque de t’y coltiner une foule paniquée?”
N’y trouvant rien à rétorquer, Dayton se résolut à prêter main forte. Le vieux était bâti
comme un taureau, mais sa vigueur n’était plus celle d’antan, et Connor en fut quitte pour redoubler
d’efforts. La pierre finit par rouler, encore, et encore, jusqu’à aller enfin cogner le bois de la porte
dans un bruit mat. Et libre à eux d’essayer de suivre nos traces, maintenant.
Il se tourna en direction du petit athasien et désigna l’étroit couloir sombre de la tête. “Après
toi, gamin.”
Le tunnel était bas de plafond, et la confusion des conduites qui courait au-dessus de leurs
têtes obligeait Connor et Dayton à s’y tenir courbés. Ils progressaient lentement et en aveugles,
uniquement guidés par les pas du gosse devant eux et celui de l’eau qui suintait du cuivre des tuyaux
avant de s’écraser sur le sol. Connor en sentait les grosses gouttes rouler sur son crâne rasé de près
et se mêler aux poils courts de sa barbe.
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Ferait mieux pas en avaler, songea-t-il. Les pompes témoignaient d’une époque révolue, au
cours de laquelle la Penna portait un autre nom et appartenait encore aux Fils d’Atell. Un conflit y
avait éclaté lorsque le Comando Sango en était venu à leur revendiquer le territoire. L’endroit avait
terminé en ruines, et les Fils et le Comando s’en étaient alors finalement tous deux désintéressés. Les
pompes étaient demeurées mais, faute de moyens, l’entretien du système avait été laissé à
l’abandon. Si bien que les puits de la Penna ne tiraient plus maintenant des entrailles de la terre que
de l’eau croupie et contaminée, à vous filer des crampes qui vous déchiraient les boyaux.
La Penna n’avait plus aujourd’hui pour vocation que de servir d’espace tampon entre les
deux clans. De temps à autre, un groupe de jeunes recrues de l’un ou l’autre camp tentait une
incursion dans le territoire ennemi par la Penna, y déclenchant une bataille de quelques heures au
cours de laquelle les balles fusaient dans ses rues. On disait la plupart des mères dormir sur leur
progéniture afin de leur servir de bouclier de chair au cas où une balle perdue trouverait le chemin
de leur bâtisse.
Rien qu’un trou merdique, songea Connor en s’essuyant le front de sa manche. Pas le genre
d’endroit où l’on s’attendrait voir mourir un roi.
Peu à peu, le bruit des gouttes se mua en ruissellement, et les émanations d’eau croupie en
vinrent à s’accentuer tant qu’elles démangèrent les narines. Une conduite s’était rompue,
découvrirent-ils rapidement, qui répandait son contenu sur le sol. Le tissu des vêtements dont ils se
couvrirent le nez n’atténua en rien l’odeur, et ce fut le cœur au bord des lèvres qu’ils marchèrent au
travers des flaques de pourriture.
Ils continuèrent d’avancer, malgré tout, et peu à peu la situation tendit à s’améliorer. Les
odeurs se diluèrent. La clarté commença à revenir, et avec elle revint l’oxygène. Le gosse leur indiqua
bientôt une échelle, qui leur fit rejoindre la surface une fois gravie. De nouveaux cadavres les y
attendaient.
De jeunes locustes, toujours. Et désarmés, eux aussi. Les balles étaient venues les cueillir de
biais en pleines têtes. Probablement de là-haut, songea Connor en remarquant le grand mur de
briques qui se dressait derrière eux. Il tendit le billet promis au gamin, qui s’en empara et détala sans
demander son reste.
“Pauvres gosses,” lâcha Dayton, qui n’avait pas lâché du regard les corps sans vie. “Les
squales leur ont pas laissé la moindre chance.”
Pas la moindre chance, ouais. Tout dans l’attaque puait le coup monté, depuis l’absence de
signal à l’approche des squales jusqu’à l’embuscade tendue ici à ceux qui avaient tenté de fuir. Le
raid n’avait rien d’aléatoire, c’était à l’exécution planifiée de Nero qu’ils venaient d’assister. À quelles
fins, seulement? Nero représentait un gros morceau, même pour les squales… Et les soldats étaient
tout sauf stupides. S’ils avaient pris la décision d’agir avec tant d’audace, c’est que quelque chose
leur trottait derrière la tête.
Du vilain se trame, songea Connor. Ses instincts le lui gueulaient, sous la forme de la rouille
qui venait lui agresser les papilles. Quant à savoir quoi exactement… il lui faudrait tirer cela au clair.

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Les premiers coups de feu le sortirent de ses pensées et attirèrent de nouveau son attention
en direction du sanctuaire. Au loin, des hommes s’agitaient sur son toit. Les pilleurs, crut-il d’abord.
Mais ceux-ci étaient armés, et ils canardaient quelqu’un en contrebas.
“Les hommes de Nero,” souffla Dayton. “Ils se disputent entre eux sa dépouille.”
Non, songea Connor. C’est sa couronne qu’ils se disputent. La mort du Seigneur Nero laissait
vacante la place qu’il occupait sur son trône de papier. Ses hommes ne s’y tromperaient pas, et
c’était à mort qu’ils réclameraient l’opportunité de grimper la chaîne alimentaire.
Les canons des fusils joueraient jusqu’au petit matin, tandis que se répandrait le sang dans
les rues de la Penna. Et des dizaines de mères passeraient la nuit affalées sur leur progéniture, priant
les dieux de les préserver des balles perdues.
Sang. Mort. Larmes. Que l’on fasse fi de la chute du Roi et c’était là, en fin de compte, une
journée comme les autres dans la Cité des Ombres.

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