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Le syndrome dhubris la maladie du pouvoi .pdf



Original filename: Le_syndrome_dhubris_la_maladie_du_pouvoi.pdf
Title: cp_34_p024030_Hubriss_Dieguez.xp
Author: Raphael Queruel

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Psychologie sociale
Analyse
Andreas Meyer Lindenberg

Le syndrome d’hubris :
la maladie du pouvoir
Perte du sens des réalités, intolérance à la contradiction, actions
à l’emporte-pièce, obsession de sa propre image et abus
de pouvoir : tels sont quelques-uns des symptômes d’une maladie
mentale récemment répertoriée qui se développerait durant
l’exercice du pouvoir. C’est le syndrome d’hubris.

Sebastian Dieguez
est neuropsychologue
au Laboratoire de
neurosciences cognitives
du Brain Mind Institute
de l’École polytechnique
fédérale de Lausanne,
en Suisse.

24

ans ses Discours sur la condition des
grands, Pascal jugeait utile d’éduquer les futurs puissants en leur rappelant que leur détention du pouvoir tenait avant tout du hasard :
« Surtout ne vous méconnaissez pas vous-même en
croyant que votre être a quelque chose de plus élevé
que celui des autres […] Car tous les emportements,
toute la violence, et toute la vanité des Grands vient
de ce qu’ils ne connaissent point ce qu’ils sont. » Le
pouvoir exerce une fascination indéniable, autant
sur ceux qui le subissent que sur ceux qui l’exercent.
Assurément, l’exercice du pouvoir n’est pas une
activité comme une autre et n’échoit pas au premier
venu, mais les « Grands » se souviennent-ils suffisamment de leur condition de simple mortel ? Un
livre et un article récents plaident pour l’instauration d’une nouvelle entité médicale qui concernerait les personnalités politiques dirigeantes : elles
seraient « intoxiquées » par un étrange agent pathogène – le pouvoir – les conduisant à manifester un
narcissisme pathologique.
Dans son livre In Sickness and in Power (Dans la
maladie et le pouvoir) paru en 2008, David Owen
examine le rôle de la maladie dans les prises de
décision des chefs d’État durant les 100 dernières
années. L’exercice n’est pas nouveau. On se souvient du livre de Pierre Accoce et Pierre
Rentchnick, Ces Malades qui nous gouvernent, paru
en 1978, qui avait relancé le débat classique sur le
secret médical chez les hommes de pouvoir, et ce
bien avant la révélation du cancer de François

D

Mitterrand. Selon D. Owen, les chefs d’État tiennent entre leurs mains le destin des peuples et, de
ce fait, leurs décisions doivent se fonder sur un
sens du jugement solide et réaliste. Mais il va plus
loin, et propose tout à fait sérieusement au lecteur
et à la communauté scientifique de considérer
l’idée d’une nouvelle entité clinique dont seraient
victimes certains dirigeants précisément du fait
qu’ils détiennent le pouvoir. L’idée provocante est
également développée dans un article qu’il a cosigné avec Jonathan Davidson, psychiatre au Centre
médical de l’Université Duke, à Durham aux
États-Unis, récemment publié dans la revue de
neurologie Brain. Cette maladie est nommée en
anglais hubris syndrome.

Hubris, ou le syndrome
de la démesure
Le concept d’hubris est tiré non seulement de la
philosophie grecque – on le retrouve chez Platon et
Aristote –, mais également du théâtre, où il permet
de raconter de grandes épopées, où le succès monte
à la tête du héros, qui prétend se hisser au rang des
dieux ; il est alors impitoyablement remis à sa place
par Némésis, la déesse de la vengeance. L’hybris grec
renvoie à la démesure et à ses conséquences funestes.
Malheureusement, il n’existe pas en français
d’équivalent satisfaisant au mot anglais hubris.
Une approximation serait « orgueil démesuré ».
Mais le champ sémantique du terme anglais est
beaucoup plus large : il associe narcissisme, arro© Cerveau & Psycho - N° 34

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gance, prétention, égotisme, voire manipulation,
mensonge et mépris. Le terme renvoie également
à un sentiment d’invulnérabilité, d’invincibilité et
de toute-puissance, en y associant un certain
pathétique. Comme le narcissisme, l’hubris
désigne aussi un manque d’intérêt pour tout ce
qui ne concerne pas le sujet personnellement, une
absence générale de curiosité. La caractéristique
principale de l’hubris est qu’il est visible de tous,
sauf du principal intéressé et de ses fidèles. Adapté
à la politique, on voit immédiatement se profiler
quelques candidats au syndrome d’hubris, mais
D. Owen se focalise surtout sur l’analyse des chefs
d’État britanniques et américains.

La naissance
d’une nouvelle maladie

1. Tony Blair et George W. Bush auraient été, d’après
le médecin et homme politique britannique David Owen,
atteints d’une nouvelle entité clinique qu’il a nommée
syndrome d’hubris : ce serait un trouble de la personnalité
contracté à l’exercice du pouvoir et qui disparaîtrait
lorsque le sujet cesse de l’exercer.
© Cerveau & Psycho - N° 34

© Brooks Kraft / Corbis

Qui est donc David Owen ? Un agitateur, un
anarchiste, un extrémiste ? Non, il est un fleuron
d’une certaine orthodoxie politique à l’anglaise. Très
vite, il devint membre du Parlement, puis le plus
jeune ministre des Affaires étrangères britannique. Il
fonda le Social Democratic Party, qu’il dirigea plusieurs années. Conseiller, membre de la Chambre
des lords, chancelier de l’Université de Liverpool, le
personnage ne manque pas d’envergure, mais c’est
aussi un mondain qui raffole des bruits de couloirs.
On est donc loin d’un militant cherchant à renverser le pouvoir établi. Pour lui, le problème ce n’est
pas le pouvoir en tant que tel, mais bien ses effets sur
ceux qui le détiennent. Sa légitimité vient de sa
longue expérience en politique, mais aussi du fait
qu’il est médecin et scientifique.
Vraisemblablement poussé par la consternation, il se lance dans une analyse dévastatrice des
gouvernements de Tony Blair et George W. Bush.
Il mène une argumentation parallèle montrant
comment l’un et l’autre, après les attentats du 11
septembre 2001 et dans le contexte de la guerre en
Irak, ont progressivement développé les signes du
syndrome d’hubris. Tous deux sont allés jusqu’à
mentir délibérément à leur peuple et au monde
entier à plusieurs reprises. Les circonstances
étaient certes exceptionnelles, mais D. Owen est
assez convaincant dans sa description politicopsychologique de la progressive descente dans
l’hubris de ces deux hommes d’État.
De quoi s’agit-il exactement ? En tant que « syndrome », l’hubris se compose de différents symptômes (ou signes). D. Owen en dénombre 14 et,
selon lui, la présence simultanée de trois d’entre
eux permet de poser le diagnostic. Parmi ces signes,
citons : une inclination narcissique à voir le monde

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prioritairement comme une arène où exercer son
pouvoir et rechercher la gloire ; un souci disproportionné pour l’image et l’apparence ; une
confiance excessive en son propre jugement et un
mépris pour les critiques et les conseils d’autrui
(voir l’encadré ci-dessous). Le déclencheur de cette
maladie serait l’exercice même du pouvoir, généralement précédé d’un grand succès, et suivi d’une
ascension irrésistible et populaire, qui s’accompagne d’une absence inhabituelle de contraintes,
aboutissant à une centralisation des pouvoirs.
En d’autres termes, le leader commence à
prendre certaines libertés qu’il justifie généralement comme étant sa « signature » particulière
qu’il qualifie volontiers de « rupture » ou de
« réforme ». Selon D. Owen, le syndrome d’hubris
empire si le leader est réélu, car il se sent alors
conforté dans son action. Et si la guerre constitue
un contexte idéal pour la manifestation du

Les critères du syndrome d’hubris
D. Owen a décrit 14 symptômes de ce qu’il nomme syndrome d’hubris. Pour être
atteint du syndrome, il faut présenter au minimum trois symptômes. Certains sont propres
au syndrome d’hubris, d’autres sont communs avec les critères diagnostiques de la personnalité narcissique, de la personnalité antisociale ou de la personnalité histrionique.

• 1 Inclination narcissique à voir le monde comme une arène où exercer son pouvoir
et rechercher la gloire. (*)
• 2 Prédisposition à engager des actions susceptibles de présenter l’individu sous un
jour favorable, c’est-à-dire pour embellir son image. (*)
• 3 Attrait démesuré pour l’image et l’apparence. (*)
• 4 Façon messianique d’évoquer les affaires courantes et tendance à l’exaltation. (*)
• 5 Identification avec la nation ou l’organisation, au point que l’individu pense que son
point de vue et ses intérêts sont identiques à ceux de la nation ou de l’organisation. (SH)

• 6 Tendance à parler de soi à la troisième personne ou à utiliser le « nous » royal. (SH)
• 7 Confiance excessive en son propre jugement et mépris pour les critiques et les
conseils d’autrui. (*)

• 8 Impression d’omnipotence sur ce que l’individu est personnellement capable d’accomplir. (*)

• 9 Croyance qu’au lieu d’être responsable devant ses collègues ou l’opinion
publique, le seul tribunal auquel il devra répondre sera celui de l’histoire. (*)
• 10 Croyance inébranlable que le jugement de ce tribunal lui sera favorable. (SH)
• 11 Perte de contact avec la réalité, souvent associée à un isolement progressif. (**)
• 12 Agitation, imprudence et impulsivité. (SH)
• 13 Tendance à accorder de l’importance à leur « vision », à leur choix, ce qui leur
évite de prendre en considération les aspects pratiques ou d’évaluer les coûts et les
conséquences. (SH)

• 14 Incompétence « hubristique », lorsque les choses tournent mal parce qu’une
confiance en soi excessive a conduit le leader à négliger les rouages habituels de la
politique et du droit. (***)
(SH) Signes propres au syndrome d’hubris
Signes partagés avec la personnalité narcissique (*), la personnalité antisociale
(**) ou la personnalité histrionique(***)

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trouble, D. Owen souligne que tout événement
d’ampleur internationale, tel que la crise financière actuelle, serait un révélateur du syndrome.
D. Owen ne propose pas de mécanismes précis,
mais suggère que l’expérience du pouvoir peut
déclencher de graves troubles du comportement et
perturber la capacité à prendre des décisions
rationnelles. Il semble que le succès initial monte à
la tête de l’élu, et qu’il soit associé à des actes de
bravoure ou à des prises de risque considérables.
Dès lors s’installe un sentiment d’invulnérabilité et
d’infaillibilité. La situation se dégrade quand le
leader se met à saper l’autorité d’institutions normalement autonomes, afin d’exercer un contrôle
plus direct et plus étendu. Cette attitude le conduit
souvent à démoraliser son entourage, ou à monter
ses proches les uns contre les autres. Le leader
hubristique écarte ceux qui l’ont déçu ou qui lui
semblent menaçants ; la peur et la paranoïa
règnent vite au sein du gouvernement. De tels leaders surestiment grossièrement leurs compétences
tout en sous-estimant les difficultés auxquelles ils
sont confrontés. Ils pensent généralement savoir ce
qui est bon pour tout le monde, indépendamment
des circonstances. Le leader hubristique persiste
dans des choix critiquables, n’écoute pas son
entourage – et encore moins ses opposants –, et
refuse toute contradiction ou compromis.
Du point de vue cognitif, le syndrome d’hubris
se caractérise par un refus de s’encombrer de
nuances, et d’envisager les conséquences de ses
actes et de ses décisions. Ce manque d’attention et
ce désintérêt pour les détails, associé à une agitation permanente, est assez proche de l’hyperactivité ou de certaines perturbations du lobe frontal.
Le sujet en vient à simplifier à l’extrême, voire à
caricaturer, des situations fort complexes. Ce fut
le cas de G. W. Bush qui prétendait libérer le
monde du « mal ». Un tel manichéisme – le bien
contre le mal, les méchants et les gentils – est
caractéristique du comportement hubristique.
De même, le leader hubristique ne ressent pas la
nécessité d’écouter – il s’enorgueillit même de ne
jamais prendre conseil –, ne cache pas son mépris
pour l’opinion d’autrui et ignore les leçons de l’histoire. Pour lui, toute forme de consultation est
considérée comme un aveu de faiblesse. Les
connaissances restent le plus souvent superficielles ;
ce type de leader apprécie les résumés, les synthèses, mais pas les dossiers encombrés de nuances
et de mises en perspective.
Le reste des caractéristiques du syndrome d’hubris se confond avec le trouble de la personnalité
narcissique. Le leader hubristique est imbu de luimême à l’extrême. Il est obsédé par l’apparence,
aime se montrer et contrôler son image, cherche à
donner l’illusion qu’il agit sans se préoccuper
d’être réellement utile. Tout cela mène assez naturellement à ce que D. Owen appelle l’« incompétence hubristique », c’est-à-dire l’accumulation de
décisions hasardeuses, voire catastrophiques.
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L’auteur s’intéresse surtout à une forme « pure »
du syndrome, c’est-à-dire acquise lors de l’exercice
du pouvoir, s’aggravant avec le temps, et qui ne
soit associée à aucun autre trouble, tel que trouble
bipolaire, démence, alcoolisme, dépression, etc. En
d’autres termes, selon D. Owen, le syndrome d’hubris est uniquement dû au pouvoir en tant que tel,
et non à des facteurs prédisposants ou à une autre
maladie. Qui plus est, le trouble dure le temps de
l’exercice du pouvoir, et cesse dès que le pouvoir
est abandonné.
Naturellement, un tel mal fait immédiatement
penser aux dictatures, mais D. Owen ne prend
guère la peine de différencier les despotes des
démocrates narcissiques. La différence tiendrait à la
possibilité qu’ont les instances de régulation d’intervenir, pas au syndrome. Le dictateur ne peut être
destitué que par la violence, alors que le démocrate
victime du syndrome d’hubris devrait être averti de
son mal, soigné, et le cas échéant remplacé. Si
D. Owen se concentre sur T. Blair et G. W. Bush, il
donne maints autres exemples historiques. Il ne
s’intéresse toutefois pas à Nicolas Sarkozy qui, lors
de la publication de son livre venait juste d’être élu,
mais on peut néanmoins rechercher des manifestations du syndrome et risquer une analyse clinique
du président (voir l’encadré page 29).
Certes, le comportement de certains leaders politiques est souvent étonnant, mais faut-il pour autant
en faire une nouvelle maladie psychiatrique ? Après
tout, n’est-on pas simplement face à des personnalités narcissiques, diagnostic qui existe depuis longtemps ? Le trouble de la personnalité narcissique se
caractérise par les tendances suivantes : mégaloma-

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nie, besoin d’être admiré, manque d’empathie, sentiment d’être incompris du commun des mortels,
exploitation d’autrui, arrogance, être envieux et
nourrir l’illusion d’être envié par autrui. Ajoutons
une faible tolérance à la frustration, qui entraîne
souvent une certaine agressivité. N’est-ce pas suffisant pour qualifier nombre de dirigeants politiques ?

Le syndrome d’hubris :
simple narcissisme ?
Pas tout à fait, selon D. Owen, pour qui le syndrome d’hubris serait une variante du trouble de
la personnalité narcissique, caractérisée par des
circonstances particulières : le trouble, déclenché
par le pouvoir, aurait des caractéristiques absentes
chez les autres narcissiques, et disparaîtrait, nous
l’avons souligné, quand le pouvoir est abandonné.
Y aurait-il une base biologique au syndrome
d’hubris ? Si les pistes sont nombreuses, les preuves
manquent. Tout au plus peut-on spéculer sur les
effets nocifs d’une perturbation émotionnelle
associée à un stress constant, le lourd tribut à payer
pour occuper les plus hautes fonctions. On connaît
le rôle de certains neurotransmetteurs associés à la
prise de risque, l’addiction et les délires psychiatriques. Ces neurotransmetteurs, notamment la
dopamine, sont associés à une recherche de satisfaction immédiate et à la sensation de récompense
qui s’ensuit. On prend sans doute goût au pouvoir
parce qu’il facilite la sensation de contrôler les événements, et parce qu’on se trouve au centre de tous
les regards. L’idée n’est pas nouvelle : le pouvoir
serait une maladie.

En Bref
• Quand on détient un
pouvoir presque sans
limite, la tentation est
d’en abuser et de croire
qu’il autorise tout.
• Dès lors, on risque
de ne plus accepter
la contradiction, d’avoir
une image idéalisée
de soi totalement
dissociée de la réalité
et de refuser les signaux
qui donneraient
une image contradictoire.
• S’enclencherait alors
un trouble mental nommé
syndrome d’hubris
effaçant tout sens de
la nuance et de l’écoute,
aboutissant à une vision
simpliste du monde,
à une fascination pour
l’image, voire
une incompétence
grandissante.

© RMN / René-Gabriel Ojéda

2. Le syndrome d’hubris
diffère-t-il du narcissisme,
celui qui entraîna la perte
de Narcisse tombé
amoureux de son reflet ?
Oui : seuls certains traits
seraient communs.

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Ainsi, le philosophe Bertrand Russell parlait
explicitement d’intoxication au pouvoir. Et selon les
termes de Jean Bernard, qui fut le premier président du Comité consultatif national d’éthique : « Il
y a probablement une sorte de magie dans l’exercice du pouvoir […] Ce qui me semble plus intéressant, c’est de savoir si cette prise de pouvoir, qui
constitue un événement exceptionnel dans la vie
d’un homme, ne va pas modifier chez lui les sécrétions hypophysaires ou cérébrales, voire certains
autres peptides. » La chimie exacte importe peu,
mais on sait comment les hormones et certains
neurotransmetteurs sont associés, chez de nombreuses espèces animales, au rang qu’un individu
occupe dans la hiérarchie sociale du groupe. Dans
certaines expériences, on a montré qu’une « promotion » sociale, introduite par l’expérimentateur,
peut perturber la physiologie d’un babouin, au
point que la couleur de son pelage ou sa force peuvent changer. Chez les humains également, la
concentration de la testostérone – hormone mâle –
change au gré des victoires et des actes de soumission exercés sur d’autres individus. Dès lors, comment imaginer que l’ivresse du pouvoir ne soit
qu’une métaphore ? Ne faut-il pas envisager que
l’organisme et le cerveau soient transformés quand
le pouvoir leur est confié ?

Une entité psychiatrique
à part entière ?
On connaît aussi l’importance des motivations,
des affects et des émotions dans la prise de décision, associés bien sûr à des facteurs cognitifs tels
que le raisonnement, l’attention, et plus généralement la mémoire. La neurobiologie de ces capacités commence à être connue, notamment en ce
qui concerne les régions cérébrales et les neurotransmetteurs impliqués. Si l’on s’intéresse au cerveau des psychopathes, sociopathes, parieurs
pathologiques, et toxicomanes, c’est, entre autres,
parce que ces populations présentent souvent des
perturbations des capacités à prendre des décisions et à les évaluer. Ces patients ont des difficultés à mesurer les risques inhérents à leurs choix,
peuvent avoir une approche totalement fausse de
l’efficacité ou de la justesse de leurs actions, peinent à résister à leurs impulsions (qui peuvent les
mettre en danger), etc. Si le pouvoir, d’une façon
ou d’une autre, perturbait les mêmes fonctions
cérébrales, on serait en droit de surveiller médicalement les faits et gestes des leaders.
Bien sûr, nous n’en sommes pas là ! Comme le
reconnaît D. Owen, il y a évidemment des limites
à considérer le syndrome d’hubris des politiciens
comme une entité psychiatrique à part entière. Le
fait que la maladie ne concernerait que certains
individus exerçant une activité très particulière
pose déjà le problème de la rareté des cas. Ce serait
sans doute l’une des maladies les plus rares au
monde. Mais c’est la notion même d’un trouble de
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Et Nicolas Sarkozy ?

G

rand spécialiste du monde politique, mais
peut-être pas de la France, D. Owen ne
s’en préoccupe nullement. Pourtant, il est intéressant de rechercher d’éventuels signes du syndrome d’hubris chez Nicolas Sarkozy. Du reste,
d’innombrables commentateurs s’y sont déjà
essayés. Les termes utilisés dans les nombreux
livres et magazines consacrés à N. Sarkozy font
souvent état d’« abus de pouvoir », d’« omni/
hyper-président », d’« egocratie », etc. Un député UMP ayant gardé l’anonymat a déclaré à l’hebdomadaire Marianne : « On dit qu’il est narcissique, égotiste. Les mots sont faibles. Jamais je
n’ai rencontré une telle capacité à effacer spontanément du paysage tout, absolument tout, ce
qui ne renvoie pas à lui-même. » Le gouvernement français actuel est fréquemment qualifié de
« cour » et c’est un lieu commun d’évoquer le
goût du pouvoir de son président.
N. Sarkozy semble répondre à certains des
critères répertoriés par D. Owen, même si, rappelons-le, ce dernier ne prétend à aucune légitimité scientifique ou médicale, et si l’approche
qu’il propose est essentiellement subjective.
Tout d’abord, N. Sarkozy bouge en permanence. Cette agitation – qu’elle soit vaine ou efficace importe peu – correspond au critère n°12
de la liste des symptômes établie par D. Owen
(voir l’encadré page 26). Il manifeste la volonté
d’occuper le champ politico-médiatique comme
s’il s’agissait d’une scène, de créer l’actualité
plutôt que de la subir. Par ailleurs, on peut interpréter son refus de faire le bilan des deux premières années de sa présidence comme un rejet
de toute critique (critère n°7). N’a-t-il pas dit :
« J'écoute, mais je ne tiens pas compte » ?
On connaît aussi son goût pour le show-business et la télévision. On parle même de Sarkoshow, Télé-sarko ou Sarkovision, pour dénoncer ses velléités hégémoniques sur les médias.
Sa confiance en la publicité pour gérer sa
communication n’est certes pas unique parmi
les politiciens, mais il l’a élevée à un niveau
supérieur en mélangeant les genres et en sympathisant avec les dirigeants de firmes publicitaires. Il n’est d’ailleurs pas très clair si
N. Sarkozy utilise les médias et les peoples à
des fins politiques, ou s’il se sert de son succès
en politique pour intégrer ce monde de
paillettes qui semble le fasciner. Quoi qu’il en
soit, ce sont là des signes d’une tendance
hubristique (critères n°1, 2 et 3).
C’est avant tout dans le langage que ses tendances hubristiques se manifestent. Il l’a dit luimême : « Vous savez pourquoi je suis tellement
populaire ? Parce que je parle comme les
gens » (avril 2004). Sa langue se veut populaire, directe. Sa force réside dans le fait qu’il ne
recule devant aucune astuce rhétorique pour

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anéantir ses adversaires, aussi éculée et
transparente soit-elle. Interruptions, mauvaise foi, plaisanteries, prises à parti,
questions rhétoriques… Son attitude verbale est elle-même révélatrice d’hubris.
Par exemple, il utilise fréquemment des
exemples personnels, il lui arrive d’être
violent et démagogique, il n’écoute guère
ses interlocuteurs, il joue la carte de la
simplicité plutôt que celle de la nuance.
Phrases courtes, syntaxe approximative,
vocabulaire limité, N. Sarkozy n’hésite
pas à sous-estimer les capacités intellectuelles de ses interlocuteurs.
Depuis son émergence sur la scène
nationale en tant que ministre de l’Intérieur,
on l’a vu se positionner sur le thème de la
fermeté et de l’obstination. Il n’hésite pas à
donner des leçons et à faire son propre
éloge. Il utilise systématiquement des questions rhétoriques (« Je devrais rester les
bras croisés ? » ; « Pourquoi, dans ce
pays, on ne parvient pas à… ? »). Il utilise
également, quels que soient ses interlocuteurs, un discours pédagogique, et une
gestuelle exagérée. Dans le même ordre
d’idée, il aime produire une illusion d’efficacité en mettant ses adversaires en
demeure de dire ce qu’il aimerait leur faire
dire, en les sommant de trouver, sur le
champ, une approche meilleure que la
sienne, qu’il ne manque pas ensuite de
mettre en pièces. Mais c’est une tactique
utilisée par bien des politiques !

Trois critères,
mais pas les principaux
Son intronisation en tant que leader de
l’UMP et candidat officiel à la présidence,
à Bercy en avril 2007 était également
hubristique. On s’interroge même sur son
slogan : « Ensemble, tout devient possible », que l’on peut traduire par « Avec
moi, tout devient possible ».
Mais le plus pertinent en ce qui concerne
le syndrome d’hubris qui nous intéresse ici,
ce sont les actes politiques. De ce côté-là
également beaucoup a été dit. Ce n’est
sans doute pas par hasard qu’on le surnomme l’« Omniprésident » (critère n°8). On lui
reproche assez d’intervenir sur tout. Il dispose dans chaque domaine de la vie
publique d’amis bien placés, et nombre de
caricatures présentent le gouvernement
actuel comme une cour monarchique.
Cela dit, N. Sarkozy a eu de nombreuses occasions de démontrer sa personnalité avant d’être élu. À moins qu’il y ait

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Jean-Pierre Amet/BelOmbra/Corbis

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un changement notable dans la seconde
partie de son mandat, ou un événement
d’ampleur nationale ou internationale qui
bouleverse son action, son syndrome d’hubris devrait rester stable. De plus, s’il présente au moins trois des critères nécessaires pour définir le syndrome, il n’en présente pas les traits les plus caractéristiques.
Ainsi, il serait faux de comparer son
niveau d’incompétence hubristique (critère
n°14) à celui de G. W. Bush. De même,
les critères n°4 (entretenir des aspirations
messianiques et tenir des propos exaltés),
5 (identification avec la nation), 9 et 10
(ne répondre qu’au tribunal de l’histoire ou
à une puissance extérieure), 11 (perte de
contact avec la réalité et isolement), et
13 (outrepasser ses droits au nom de sa
« mission » suprême) ne sont pas avérés.
En revanche, on se souvient d’un exemple
de perte de contact avec la réalité dont il
a fait preuve au siège de l’UMP en annonçant : « Désormais, quand y a une grève
en France, personne ne s’en aperçoit »
(juillet 2008).
Pour autant, le diagnostic de syndrome
d’hubris n’est pas encore légitime, ni d’un
point de vue médical ni d’un point de vue
historique. Sur les deux plans, il faudra

avoir beaucoup plus de recul pour en
faire une entité acceptée, et encore
davantage pour pouvoir l’appliquer
sérieusement à des politiciens pendant
l’exercice de leurs fonctions.
Néanmoins, de façon quelque peu surprenante, voire candide, N. Sarkozy
semble reconnaître l’importance des facteurs émotionnels sur le comportement. En
janvier 2009, il déclarait lors d’une allocution pour les « vœux aux acteurs de la
culture » : « Notre pays a beaucoup glorifié Descartes, mais il est temps de réhabiliter Spinoza : l'intelligence humaine est
avant tout le produit des émotions, et ce
serait une très grave erreur de centrer les
enseignements sur les seules disciplines
cérébrales en marginalisant celles qui font
appel à l'intelligence des émotions et à
l'intelligence du corps. » On sait bien sûr
qu’Alain Minc, proche conseiller du président, est un éminent spécialiste du philosophe néerlandais, mais tout neuroscientifique perçoit immédiatement qu’il s’agit
d’une référence aux travaux du chercheur
et écrivain Antonio Damasio, à l’Université
de Californie, à La Jolla. N. Sarkozy réaliset-il les implications de ses propos pour sa
propre fonction ?

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la personnalité acquis qui est problématique d’un
point de vue médical. Généralement, les troubles
de la personnalité sont perçus comme des traits de
tempérament relativement stables dès la fin de
l’adolescence, et non pas déclenchés par des facteurs extérieurs précis. Considérer les troubles de
la personnalité dans un contexte unique – ici l’activité professionnelle – n’est pas habituel non plus.
Mais la principale critique, c’est qu’il est toujours
délicat, et souvent abusif, de vouloir à tout prix
médicaliser certains comportements, aussi extraordinaires soient-ils. S’il est vrai que le syndrome
d’hubris peut avoir des conséquences fâcheuses
sur les dirigeants, n’en va-t-il pas de même de
l’amour chez les étudiants ou du trac chez les
artistes ? Ces états ne sont pourtant pas (encore)
considérés comme des maladies mentales !

Qui gardera les gardiens ?

Bibliographie
D. Owen et J. Davidson,

Hubris syndrome : an
acquires personality
disorder ? A study of US
Presidents and UK Prime
Ministers over the last
100 years, in Brain,
vol. 132, pp. 1396-1406,
2009.
D. Owen, In Sickness and
in power : illness in heads
of government during the
last 100 years, Praeger,
2008.
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Qui plus est, on n’est pas obligé de suivre D. Owen
dans toutes ses propositions. Son critère que le syndrome d’hubris ne s’acquiert qu’au contact du pouvoir n’est-il pas un peu naïf ? On ne devient pas président d’une nation par hasard, il y a vraisemblablement des facteurs prédisposants. Mais dans ce cas,
étant donné la nature subjective des critères avancés
et en l’absence d’outils d’évaluation standardisés, on
voit mal quel chef d’État pourrait être considéré
comme n’étant pas atteint du syndrome d’hubris. Et
pourquoi faudrait-il réserver le syndrome aux
hommes politiques ? Si c’est simplement le pouvoir
qui est le déclencheur du syndrome, cela laisse entrevoir une épidémie silencieuse touchant les chefs de
rayon, commissaires de police, videurs de boîte de
nuit, contrôleurs de train et à peu près n’importe
quel individu investi d’une autorité quelconque,
aussi dérisoire et limitée soit-elle. Dès lors, où se
situe la spécificité des chefs d’État ? Un diagnostic
psychiatrique spécifique est-il vraiment adapté ?
D’autant qu’il ne faut pas sous-estimer les dangers
d’une approche médicalisée du pouvoir ; n’oublions
pas que certains régimes tyranniques ont abusé de la
psychiatrie pour discréditer leurs opposants.
On le voit, le syndrome d’hubris reste à ce jour
une simple hypothèse de travail. Et même si l’on
admet l’existence d’une telle entité diagnostique, on
ne peut ignorer l’importance des facteurs historiques et culturels. Les leaders sont les fils de leur
temps. On peut déplorer que l’époque actuelle soit
placée sous le signe de la jouissance, du culte du
succès, de la performance et de la jeunesse, du refus
des contraintes, etc. Mais faut-il vraiment critiquer
un président qui omet d’éteindre son portable et
consulte ses messages même dans les occasions
solennelles ? N’est-ce pas simplement un signe des
temps ? D’un point de vue scientifique, d’autres travaux montreront peut-être que le syndrome d’hubris est avant tout associé au stress inhérent à la
fonction de chef d’État, ou à des facteurs génétiques
qui prédisposeraient au syndrome, ce qui explique-

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rait pourquoi certains individus se sentent poussés
vers les plus hautes fonctions.
Quoi qu’il en soit, D. Owen a le mérite de rappeler que le problème se pose. L’histoire l’a montré à
de nombreuses reprises, la personnalité et la santé
des dirigeants ont souvent été associées à des décisions catastrophiques. Il y a longtemps, le poète
romain Juvénal demandait : « Qui gardera les gardiens ? » Toute démocratie doit se munir des
moyens de prévenir les gouvernants de faire preuve
d’hubris. Des méthodes simples et raisonnables de
contrer l’émergence du syndrome d’hubris existent
probablement. La première serait de démystifier
complètement la notion de secret médical pour les
chefs d’État. Les enjeux sont trop importants pour
que des observations cliniques pertinentes soient
tenues secrètes. Par ailleurs, séparer les pouvoirs
s’impose depuis Montesquieu comme un rempart
contre les excès de l’ego des dirigeants.
D. Owen souligne encore un facteur primordial
dans le contrôle du syndrome d’hubris. Il s’agit du
pouvoir qu’a chaque membre d’un gouvernement
de démissionner spontanément pour dénoncer les
propensions hubristiques de leur dirigeant. Ce
serait là le meilleur moyen d’alerter l’opinion
publique et de créer un électrochoc au sein d’un
gouvernement. Hélas, ce genre de décision courageuse est très rare. C’est que les dirigeants hubristiques savent rendre dépendants leurs subordonnés. Si véritablement le pouvoir peut intoxiquer
un dirigeant au point d’obscurcir son jugement, il
est urgent d’en comprendre les mécanismes, le
principe actif et d’y rechercher un antidote.
Malgré la très longue histoire qui unit la politique
aux êtres humains et les innombrables leçons si
durement apprises, la vérité est que nous en
savons encore bien peu sur ce type de dangers. Les
Grecs l’avaient bien compris, et chez eux l’hubris
n’était que le présage d’un redoutable retour de
bâton, la Némésis.
I
© Cerveau & Psycho - N° 34


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