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Title: Un trou d’un million d’euros au Havre rattrape Edouard Philippe
Author: Par Michaël Hajdenberg et Antton Rouget

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Directeur de la publication : Edwy Plenel
www.mediapart.fr

Un trou d'un million dans une opération financée
par le public : la situation n'est pas banale. Mais le
groupement d'intérêt public bâti pour l'occasion n'a pas
respecté les garde-fous qu'il avait lui-même imposés
pour éviter ce genre d'accident.

Un trou d’un million d’euros au Havre
rattrape Edouard Philippe
PAR MICHAËL HAJDENBERG ET ANTTON ROUGET
ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 11 AVRIL 2018

Edouard Philippe et Jacques Attali, lors d'un des forum organisé au Havre © DR

L'organisation des « 500 ans du Havre », l'une des
manifestations culturelles les plus importantes de
l'année 2017, rattrape le Premier ministre Édouard
Philippe, ancien maire de la ville et grand architecte de
l'événement. Selon nos informations, des prestataires
font face à plus d'un million d'euros d'impayés.
La faute aux difficultés financières rencontrées par
le producteur de l'événement, sélectionné dans des
conditions suspectes.

Edouard Philippe a été président du groupement d'intérêt public jusqu'en 2017 © Reuters

Pour mettre sur pied la manifestation, le GIP « Le
Havre 2017 », financé par l’argent public, a été créé
en avril 2014. Il était présidé par Édouard Philippe
en personne jusqu’à sa nomination à Matignon, en
mai 2017. Doté d’un budget de 20 millions d’euros
(ce qui en fait une des plus grandes manifestations
culturelles des dernières années), le GIP a fait le
choix d’externaliser la quasi-totalité de sa production,
en sélectionnant un prestataire chargé d'organiser
l'événement.

Des visiteurs par milliers, un budget de 20
millions d'euros et des têtes d'affiche internationales...
Officiellement, « les 500 ans du Havre » furent, en
2017, la vitrine éclatante du succès d’Édouard Philippe
comme maire de sa ville. Mais, en coulisse, c’est
une tout autre réalité qu’a découverte Mediapart en
enquêtant sur les événements culturels organisés en
Normandie par l’actuel Premier ministre, et dont il
s’est servi comme tremplin politique. Marché public
dévoyé, prestataires non payés, liens d’affaires avec
Jacques Attali privilégiés : la mairie du Havre a beau
répondre que « l'organisation a été menée strictement
dans le cadre des règles de passation des marchés
publics », l’examen précis des pièces du dossier fait
apparaître des éléments pour le moins suspects.

Le 20 février 2015, l'entreprise d'ingénierie culturelle
Artevia est sélectionnée au terme d'un appel d'offres
de plusieurs mois. C'est elle, dès lors, qui contrôle
toute la chaîne de production de l’événement, qui gère
la programmation, le calendrier et touche une grosse
enveloppe du GIP — 15,8 millions d’euros — avant de
réorienter l’argent vers les différents prestataires. Du
moins en théorie.
Car la société connaît depuis de graves difficultés
financières : elle est en redressement judiciaire
depuis janvier 2018 et dans l’incapacité de payer
les entreprises. La faute à une activité chaotique —
l’exposition Osiris qu’elle a organisée à l’Institut du
monde arabe à Paris a été impactée par les attentats
— mais aussi un carnet de commandes vide depuis
plusieurs mois.

Dans sa ville, l’ambition d’Édouard Philippe a en effet
laissé des traces douloureuses. Selon nos informations,
plusieurs prestataires du Havre n’ont toujours pas été
rémunérés pour leur participation aux « 500 ans »,
à l’été 2017. Cette ardoise dépasse le million d'euros
et donne des sueurs froides au successeur du Premier
ministre à la tête de la mairie, Luc Lemonnier.

Les difficultés ne sont cependant pas soudaines : «
La situation de trésorerie de l’entreprise est tendue
à la fin de l’exercice 2011 », prévenaient dès 2012

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les commissaires aux comptes d’Artevia. Début 2016,
ceux-ci émettent une nouvelle alerte : la trésorerie reste
« tendue ». Rebelote un an plus tard : « Il existe des
incertitudes multiples sur [la continuité d’exploitation
de l'entreprise] », « la société n’a plus de projet de
développement à l’issue de l’opération “Un été au
Havre” qui se terminera à la fin de l’année 2017 ».

Or personne ne s'est visiblement soucié du fait que
cette entreprise n'avait pas les réserves suffisantes pour
porter l'opération.
Sollicité par Mediapart, Alain Thuleau, le DG et
actionnaire majoritaire de l'entreprise, a d'abord
contesté cet état de fait : « Nous étions au-dessus des 5
millions d'euros avec le marché des Berges sur Seine
à Paris ». Relancé par écrit, il a changé de version : «
Dans le cadre de l’appel d’offres pour le Havre 2017 il
convient de prendre en compte le chiffre d'affaires de
l’ensemble du groupement qui a répondu à cet appel
d’offres. »

Aujourd'hui, Artevia traîne plus de 5 millions d’euros
de dettes, et se trouve dans l'incapacité de payer les
prestations fournies pour les 500 ans. La PME subit
la pression de plusieurs créanciers qui réclament leur
argent. La situation est pour l'instant insoluble : le GIP
n'a certes pas fini de verser l'intégralité des quelque
15 millions d'euros à Artevia. Mais si elle le faisait,
l'argent atterrirait dans la poche d'autres créanciers,
plus anciens, et ne réglerait en rien la situation des
prestataires havrais.

Dans son offre, Artevia s'est en effet
associée à plusieurs sociétés, dont la plateforme
KisskissBankBank (pour la partie levée de fonds)
ou Claudine Colin Communication (médias&com).
Pour que son attribution de marché ne soit pas
considérée comme viciée, la mairie du Havre fait
elle aussi comme si la clause des 5 millions
de chiffre d'affaires concernait l'ensemble de ces
entreprises : « Le groupement présenté par Artevia
a fourni cette garantie [des 5 millions d'euros –
ndlr]. L’appréciation des capacités d’un groupement
d’opérateurs économiques étant globale, il n’était pas
nécessaire qu’Artevia dépasse ce seuil seule, mais
simplement que son groupement y était tenu, ce qui
était le cas pour les trois années antérieures. »

Sollicitée par Mediapart, la mairie du Havre déclare
être à la recherche d'une autre solution de paiement
pour régler au plus vite les prestataires : « Le GIP se
mobilise en transparence avec ces entreprises pour
faire de leur paiement sa priorité. »
Mais elle occulte le fait que ce problème n’aurait
jamais dû survenir. En effet, pour s’assurer de
la solvabilité de l'entreprise sur laquelle reposaient
intégralement la réussite de l’événement et le
paiement des prestataires, le GIP Le Havre 2017
avait opportunément introduit une clause dans l’appel
d’offres débouchant sur le choix de son « producteur
délégué ». Toute entreprise souhaitant postuler au
marché devait déclarer un chiffre d'affaires de 5
millions d’euros par an, en moyenne, sur les trois
derniers exercices précédant l'appel d'offres.

Un argument qui risque de bien faire rire (jaune) les
malheureux prestataires havrais, qui sont pour certains
en grande difficulté de trésorerie : aujourd'hui, ils
ne peuvent pas se retourner vers les autres membres
du groupement (comme KissKissBankBank) pour
réclamer leur dû. Il était prévu que seule Artevia
assume les risques de l'opération. Et c'était bien pour
cette raison que la clause de 5 millions n'avait d'intérêt
que si elle concernait cette entreprise et non pas le
groupement.

« Le seuil des 5 M€ de chiffre d’affaires sur les
trois années précédentes a été demandé pour éviter
de voir concourir des entreprises qui n’auraient
pas la capacité de gérer un événement de cette
envergure », confirme d'ailleurs la mairie du Havre.
Sauf que, curieusement, ce plancher n’était pas
respecté par Artevia, dont le chiffre d'affaires était
largement inférieur à 5 millions d'euros de moyenne.

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L'avis de marché, daté du 20 mars 2015, que Mediapart
a consulté est très clair à ce sujet : « Le marché a été
attribué à la société Artevia. » Et non à un groupement.

un très bon contact avec Édouard Philippe. On a dîné
ensemble. Et peu de temps après, il m'a appelé pour
me proposer d'organiser les 500 ans du Havre. C'est
moi qui ai demandé une mission de préfiguration pour
que la ville sache où elle mettait les pieds. » Voilà qui
laissait peu d'espoirs à ses concurrents.
En 2015, Jean Blaise est directement nommé par le
GIP comme “directeur artistique” de l'événement. Ce
choix était-il indépendant de la désignation d'Artevia
au terme d'un appel d'offres ? « Oui, répond la
mairie. L’assemblée générale du GIP de février
2015 a successivement délibéré sur la nomination
de Jean Blaise comme directeur artistique, puis
sur l’attribution de l’accord-cadre au groupement
Artevia. Parce que cette fois, la présence de
Jean Blaise sur ce projet était indifférente aux
candidatures proposées. La présence de Jean Blaise
était parfaitement renseignée. »

Extrait de l'avis de marché, qui attribue la production de
l'événement à l'entreprise Artevia et non à un groupement © DR

Thomas Malgras, le directeur du GIP, n'avait d'ailleurs
aucune difficulté à le reconnaître dans un entretien
accordé le 10 juillet 2016 dans le cadre d'un mémoire
universitaire, à une époque où les difficultés
financières d'Artevia n'avaient pas encore sauté à la
figure de la ville du Havre : « Le GIP avait imposé un
chiffre d’affaires conséquent sur les dernières années
pour montrer que l’entreprise avait l’expérience pour
monter un projet de cette taille-là. »

« Parfaitement » ? Vraiment ? Même Alain Thuleau,
le PDG d'Artevia, a confirmé que Jean Blaise faisait
partie de son équipe. Et la société finaliste qui lui
faisait face, Agence publics, avait bel et bien choisi
un autre directeur artistique, comme nous l'a confirmé
son ancien président. Ce directeur artistique, Georges
François Hirsch, ancien directeur général de l'Opéra
de Paris, donne également une version qui diffère de
celle du Havre et de Matignon. « Oui, on faisait face
à Jean Blaise, que je connais bien, que j'apprécie, et
qui a remporté le marché. »

La position du directeur artistique de
l'événement en question
Le choix de confier autant de responsabilités à une
seule société, sans découper le marché et répartir
le risque en plusieurs lots, peut sembler surprenant.
Mais cette solution originale avait été avancée par une
mission de préfiguration conduite, de mars 2013 à
mars 2014, par... Artevia elle-même.
« Le choix de faire une étude de préfiguration (en
assistance à maîtrise d’ouvrage) avant de lancer un
marché de production plus complexe visait à éviter de
lancer une procédure aussi lourde avant les élections
municipales. (...) L’étude avait pour but de permettre
au pouvoir adjudicateur de délimiter le périmètre de
son action à l’occasion des 500 ans », explique la
mairie du Havre.

La ville explique, documents à l'appui, que GeorgesFrançois Hirsch était proposé comme “commissaire
général”, et pas comme directeur artistique. Mais elle
se retrouve aujourd'hui bien seule à défendre cette
interprétation.
Mais comment Alain Thuleau s'est-il retrouvé au cœur
de l’organisation des « 500 ans du Havre » ? Le
directeur d’Artevia, bien que basé à Paris, connaît

Lancé en novembre 2012, ce marché public de 80 000
euros a été remporté par Artevia, alors associée avec le
directeur artistique Jean Blaise. Mais l'attribution de ce
premier marché pose question. Sollicité par Mediapart,
Jean Blaise ne se souvient même pas qu'il faisait face à
un concurrent, Jean-François Chougnet. Et pour cause.
Jean Blaise, qui avait rencontré un immense succès
d'estime par son travail mené à Nantes, a été invité en
2011, aux Assises de la Culture du Havre. « On a eu

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parfaitement la ville portuaire, et son maire devenu
Premier ministre, depuis qu'il a été introduit auprès
d’Édouard Philippe par Jacques Attali.

Et les deux hommes sont associés depuis 2010 dans
la SARL « Une brève histoire de l’avenir » ayant
pour objet de mettre sur pied une exposition autour
du livre éponyme de Jacques Attali. Un contrat de
collaboration prévoit alors qu’Artevia mobilise trois
salariés (dont Alain Thuleau) et « ses réseaux et
contacts auprès d’acteurs publics et privés » pour
monter cet événement.
À la même période, Alain Thuleau préconise aussi
la création d’une télé de l’économie positive. Son
vœu sera exaucé en 2013 par le fils de Jacques
Attali, Jérémie, lequel présente plusieurs casquettes
professionnelles : il est à la fois capital-risqueur dans
l’entreprise de son père «A&A», jardinier mais aussi
producteur de films à ses heures perdues.

Edouard Philippe et Jacques Attali, lors d'un des forum organisé au Havre © DR

Les trois hommes ont travaillé ensemble, main dans
la main, à l’occasion des « LH Forum » (Le Havre
Forum), ou « Forum de l’économie positive », ce grand
raout réunissant, tous les ans, au Havre, intellectuels et
décideurs du monde entier autour de la figure tutélaire
de Jacques Attali. Dès 2012, Édouard Philippe décide
d'accueillir cette manifestation, à grand renfort de
subventions.

Le 3 mai 2013, Jérémie Attali devient le gérant
d’« Eco Plus TV », une Scop dont le capital est
en partie détenu par « PlaNet Finance services » et
la société « Keskya », elle-même détenue par les
Attali père & fils. Pendant plusieurs années, « Eco
Plus TV » a ainsi vendu des vidéos sur l’économie
positive aux organisateurs du forum du Havre (autour
de 40 000 euros de prestations annuelles). Tout cela
avec de l'argent provenant, en partie, des collectivités
havraises.

L'idée est déjà de mieux faire connaître sa ville,
son maire, et d'élargir son carnet d'adresses. « Créer
un tramway ça prend dix ans. Tous les projets
d’aménagement sont extrêmement longs, extrêmement
lourds, extrêmement difficiles à mener tandis qu’avec
l’art et la culture on peut aller très vite, montrer sa
volonté », avait théorisé Jean Blaise lors des Assises
de la culture organisées au Havre en 2011.

L'activité d'Eco Plus est aujourd’hui en sommeil.
« Le modèle économique n’était pas viable », justifie
à Mediapart Jérémie Attali. Quant à l’entreprise
« Keskya », elle a, elle, continué à vendre quelques
prestations pour le forum, « moins chères » que les prix
du marché selon M. Attali.

Une première convention triennale signée pour les
éditions 2012 à 2014 a acté le versement, chaque
année, de 350 000 euros d’argent public dans le cadre
du forum (à parité entre la ville et la communauté
d’agglomérations), soit près d’un quart des recettes de
cet événement privé. La convention a été renouvelée
en 2015 et un nouveau texte est en cours de discussion
pour les éditions 2018-2020.

En 2015, la lune de miel entre Thuleau et Attali prend
brutalement fin. Les comptes de « PlaNet Finance
services » sont dans le rouge. « Après le troisième
forum, nous avons eu des doutes sur la qualité des
informations qu'on nous rapportait et nous avons fait
mener des investigations approfondies, internes et
externes, qui nous ont conduits à licencier Monsieur
Thuleau », confirme à Mediapart Jacques Attali.

Afin de sécuriser et clarifier les flux financiers relatifs
à l’organisation de ce forum, dixit la mairie du
Havre, la manifestation est portée par une association,
Positive Economy Advocacy (ex-PlaNet Finance
services), une des structures de l’empire Attali dont
Thuleau a été le directeur, en CDI, jusqu’à la fin 2015.

Le contentieux se poursuit devant les tribunaux. La
société Artevia de Thuleau réclame devant le tribunal
de grande instance de Paris, en référé, le versement de
255 921 euros pour avoir exécuté, dans le cadre d’une

Attali et Thuleau étaient à cette époque deux
partenaires indissociables. Artevia est domiciliée à
la même adresse que le siège de PlaNet Finance.

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« convention d’assistance », « diverses prestations
dans le cadre de sa mission globale pour les éditions
2014 et 2015 » du forum du Havre. La PME sera
déboutée, après que « PlaNet Finance services »
a expliqué devant le tribunal que la convention
d’assistance au profit d’Artevia avait été signée par…
Alain Thuleau lui-même, en tant que directeur de
PlaNet finances.

Quand Jacques Attali décide enfin de s'intéresser
de plus près à ces comptes, la dette à éponger
s'élève à plusieurs centaines de milliers d'euros. Ses
équipes tentent alors de renégocier à la baisse certaines
des factures impayées, les estimant exagérément
« gonflées ». Quelques amis donnent aussi un coup de
main financier.
Selon nos informations, des alertes sur la gestion
de la structure sous la direction d'Alain Thuleau et
la difficulté de prestataires à se faire payer sont
alors remontées vers la mairie du Havre dès 2015.
À l'époque, les impayés s'élevaient déjà à plusieurs
centaines de milliers d'euros. Ce qui n'a pas empêché
Édouard Philippe de maintenir sa confiance à Artevia.
Pourquoi ? Le Premier ministre n'a pas répondu à cette
question.

Un document interne de PlaNet finance services, issu
d’une mission d’audit externe qui a alerté en juin 2016
sur la continuité d’exploitation alors « compromise »,
confirme la situation alarmante de la structure en
2016 : « Nous avons pris la mesure, dès l’automne
2015, des conséquences d’une gestion malencontreuse
durant les exercices 2013 et 2014 », notent les
dirigeants, pointant une « absence de contrôle des
dépenses et de mise en concurrence des fournisseurs
et prestataires ».

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